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Marseille : comment Fernand Pouillon a rebâti le Vieux-Port en pierre

13 octobre 2026 — La rédaction 1894 Property

Marseille : comment Fernand Pouillon a rebâti le Vieux-Port en pierre

Sur la rive nord du Vieux-Port, entre l'Hôtel de Ville et le fort Saint-Jean, les immeubles alignés en bordure de quai ont une couleur que l'on remarque avant tout le reste : un blond chaud, un peu rose à la fin du jour, qui n'est pas celui d'un enduit mais celui d'une pierre pleine. Ils n'ont pas trois siècles. Ils ont été bâtis entre 1949 et 1955, sur un terrain que la guerre avait vidé, et ils forment l'un des rares quartiers reconstruits de France dont les façades ont été inscrites au titre des monuments historiques quarante ans à peine après leur achèvement. Derrière cette réussite, un nom : Fernand Pouillon.

Un quartier dynamité

Le 24 janvier 1943, l'opération allemande baptisée Sultan fait évacuer la partie basse de la rive nord du port : environ vingt mille habitants, dont douze mille transférés vers Fréjus. Les deux jours précédents, des rafles conduites par la police française ont envoyé mille six cent quarante-deux Marseillais au camp de Compiègne. Début février, des artificiers dynamitent le quartier : environ mille cinq cents immeubles disparaissent sur une quinzaine d'hectares. Quelques édifices sont épargnés, la Maison Diamantée, l'hôtel de Cabre, le baptistère de Saint-Laurent, déjà protégés dans les années 1920.

Ce qui reste est un vide au bord de l'eau, en plein centre d'une ville de commerce. La question qui s'ouvre n'est pas seulement de reloger : elle est de savoir avec quoi l'on rebâtit le décor d'un port que toute la ville regarde.

Quatre ans de projets refusés

La réponse se cherche longtemps. Un concours d'idées est lancé au début de 1946 par les services techniques de la ville ; il ne retient aucun projet. Fernand Pouillon, alors trentenaire, y participe sans succès. En décembre 1946, le chantier est officiellement confié à Roger-Henri Expert, dont les tours en U de quatorze étages sont jugées trop hautes : elles masqueraient la colline du Panier. Elles sont rabaissées. En mai 1948, André Leconte est nommé architecte en chef et ramène ces tours à sept et huit niveaux. Le premier coup de pioche avait été donné le 11 mars 1947 par le maire Jean Cristofol, bien avant que le dessin ne soit arrêté.

En septembre 1950, les travaux du front de quai sont commencés et le maire Michel Carlini juge les immeubles prévus trop modernes pour faire face à l'Hôtel de Ville du XVIIe siècle. Le ministère de la Reconstruction demande de nouvelles propositions à deux architectes de la ville, André Devin et Fernand Pouillon. Auguste Perret, nommé architecte en chef en avril 1951, les prend pour adjoints ; dans les faits, ce sont eux qui mènent le chantier.

Rebâtir un quartier entier en quatre ans, avec les moyens de l'après-guerre, supposait une méthode plutôt qu'un style.

La pierre comme méthode

Pouillon est né le 14 mai 1912 à Cancon, en Lot-et-Garonne. Il a étudié à l'École des beaux-arts de Marseille, dans l'atelier de Gaston Castel, puis à Paris chez Paul Bigot, et revendique Perret et Eugène Beaudouin comme maîtres. À Marseille et à Aix, il a déjà construit des immeubles collectifs avant 1945. Ce qu'il apporte au Vieux-Port n'est pas une théorie : c'est une filière.

Le ministère encourage alors la pierre pré-taillée, et aide les carriers à s'équiper de scies. Pouillon s'en saisit. Il travaille avec les carrières de Fontvieille, dans les Alpilles, exploitées par son ami Paul Marcerou, et emploie aussi les pierres de Vers-Pont-du-Gard, des Baux et de l'Estaillade. Pour le front de quai, les murs extérieurs sont des blocs porteurs de pierre taillée du Pont-du-Gard, montés sur une structure de béton armé. La pierre n'est pas un placage décoratif posé après coup : elle porte, et elle arrive sur le chantier déjà dimensionnée, ce qui raccourcit les délais autant que les coûts.

Cette obsession du rendement lui inspire des formules de chef de chantier. À Aix, pour un autre programme, il écrit dans ses Mémoires d'un architecte avoir promis « 200 logements en 200 jours pour 200 millions à 200 mètres du centre d'Aix-en-Provence ». La phrase dit tout de sa manière : un prix, un délai, une adresse, et la certitude que la qualité se tient dans la mise en œuvre et non dans l'ornement.

Une tour, une barre, un paysage

Deux ensembles résument son passage sur le port.

Le premier est La Tourette, le groupe VIII, conçu avec René Egger entre 1948 et 1953, au square Protis, sous la butte Saint-Laurent. Deux cent soixante logements répartis en deux tranches : une longue barre à l'ouest, qui fait écran au mistral et protège le port, deux petits immeubles à l'est, et une tour achevée en 1953 — la première tour d'habitation construite à Marseille, et la seule du quartier. Pouillon avait obtenu d'en augmenter la hauteur. Le plan de masse compte ici plus que chaque bâtiment : il ménage des vues, des passages, un dégradé d'échelles entre la ville haute et l'eau.

Le second est la double rangée du quai du Port, bâtie de 1952 à 1955, qui comble la rive nord sur deux lignes et redonne à l'Hôtel de Ville un vis-à-vis. L'immeuble des 42 à 66 quai du Port en est la pièce la plus accomplie. Cinq étages sur rez-de-chaussée et entresol, le dernier niveau en retrait, la toiture restant à l'alignement. La façade est scandée verticalement par des travées de pierre lisse, horizontalement par un bandeau au-dessus de la galerie et une corniche sous le dernier étage ; les balcons filants se retirent très légèrement. Au rez-de-chaussée court une galerie publique couverte, ouverte sur le port par des arcades. Les planchers sont faits de hourdis creux de brique laissés apparents, qui donnent aux plafonds un aspect de caissons. Les toits sont en croupe, couverts de tuiles rondes.

L'essentiel des immeubles et de la voirie du quartier est achevé en 1957 ; quelques chantiers se poursuivent jusqu'au début des années 1960. Environ deux mille logements au total.

Ce qui a tenu

La reconnaissance patrimoniale est venue tard, puis vite. Les façades et les toitures de l'immeuble des 42-66 quai du Port sont inscrites au titre des monuments historiques en 1993. En 2000, La Tourette reçoit le label « Patrimoine du XXe siècle », et le quartier reconstruit tout entier avec elle. Les fouilles ont par ailleurs rendu au sol ce que la reconstruction avait mis au jour : les docks romains, classés en 1959, sont présentés in situ au rez-de-chaussée d'un immeuble de seconde ligne, place Vivaux.

La suite de la carrière de Pouillon fut tumultueuse — l'affaire du Point du Jour lui vaut d'être incarcéré de 1961 à 1964, années pendant lesquelles il écrit Les Pierres sauvages, avant les Mémoires d'un architecte en 1968. Mais au Vieux-Port, la démonstration tient toujours : un quartier de logements et de commerces, construit dans l'urgence et sous contrainte budgétaire, qui a vieilli comme vieillit la pierre et non comme vieillissent les modes.

C'est aussi cela qu'on cherche dans une adresse marseillaise : des murs qui prennent la lumière du port sans avoir besoin qu'on les rafraîchisse.

Sources : Wikipédia, Reconstruction du Vieux-Port de Marseille ; CAUE des Bouches-du-Rhône, Fernand Pouillon, architecte dans les Bouches-du-Rhône ; Wikipédia, Immeuble au 42-66, quai du Port à Marseille ; tourisme-marseille.com, Immeubles Pouillon, la reconstruction du Vieux-Port de Marseille.

— Photo : Kaja Sariwating / Unsplash