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Marseille : à la Cité radieuse, une cuisine classée monument historique

10 octobre 2026 — La rédaction 1894 Property

Marseille : à la Cité radieuse, une cuisine classée monument historique

Il y a des objets dont la postérité tient à un paradoxe : avoir été dessinés pour disparaître dans l'usage, et se retrouver un demi-siècle plus tard derrière une vitrine de musée. La cuisine de la Cité radieuse, à Marseille, est de ceux-là. Conçue au sein de l'atelier de Le Corbusier pour équiper les logements de l'Unité d'habitation du boulevard Michelet, achevée en 1952, elle n'avait aucune vocation à devenir une pièce de collection. Elle est aujourd'hui dans les collections du Musée des Arts décoratifs à Paris, du Museum of Modern Art à New York et du Los Angeles County Museum of Art. À Marseille, l'un de ces blocs tient toujours sa place dans un appartement, et il y est protégé au titre des monuments historiques.

Un meuble de série pour une machine à habiter

L'Unité d'habitation marseillaise compte 337 appartements, pensés pour environ 1 600 habitants. À cette échelle, l'équipement intérieur relève moins de la décoration que de la logistique : il faut un modèle répétable, économe en surface, et qui tienne dans la largeur d'une cellule traversante. La réponse, inscrite dans les collections sous le nom de « cuisine atelier Le Corbusier, type 1 », est un bloc compact d'environ deux mètres vingt de hauteur sur deux mètres soixante-dix de largeur, qui réunit sur une seule paroi tout ce qu'une cuisine d'alors pouvait demander.

L'inventaire des équipements, tel que le décrit le Los Angeles County Museum of Art, dit bien l'ambition du dispositif : une cuisinière électrique avec four et hotte aspirante, un évier doté d'un broyeur de déchets intégré, une glacière réapprovisionnée en glace chaque jour depuis la rue intérieure de l'immeuble, des plans de travail et des parements d'aluminium pour en faciliter l'entretien. En 1952, dans un immeuble de logements, cet ensemble relevait encore de l'anticipation.

Le matériau raconte la même intention. Le meuble associe le chêne massif et le contreplaqué de chêne et de hêtre à l'aluminium et au grès cérame : du bois là où la main se pose, du métal et de la céramique là où l'eau et le feu travaillent. Rien n'est décoratif, et l'ensemble n'en est pas moins chaleureux, précisément parce que le bois y reste visible.

Le bar, ou la fin de la cuisine fermée

L'élément qui a fait la réputation du meuble est le plus simple : un bar, c'est-à-dire un passage ouvert dans la cloison, fermé par des portes coulissantes, qui met la cuisine en relation directe avec la pièce de vie. L'idée paraît banale aujourd'hui, tant la cuisine ouverte est devenue la norme. Elle ne l'était pas dans la France de l'immédiat après-guerre, où la cuisine restait une pièce de service, close et tenue à l'écart des invités.

L'élément qui a fait la réputation du meuble est le plus simple : un bar, c'est-à-dire un passage ouvert dans la cloison, fermé par des portes coulissantes, qui met la cuisine en relation directe avec la pièce de vie.

Le reste du bloc suit la même logique de place gagnée : des placards à portes coulissantes, qui n'exigent aucun dégagement pour s'ouvrir, dans un volume où chaque centimètre de circulation compte. On mesure, à ces détails, que l'on est devant un travail d'ingénierie domestique autant que de dessin.

Deux noms pour un même dessin

L'attribution de cette cuisine est plus intéressante que la légende ne le laisse croire. Le nom qui circule est celui de Charlotte Perriand (1903-1999), et il n'est pas usurpé : Le Corbusier fit appel à elle pour concevoir plusieurs modèles de cuisine destinés à l'Unité d'habitation. Mais la notice du Musée des Arts décoratifs, qui conserve un exemplaire acquis en 2008 grâce au mécénat des Amis du MAD, associe au projet un second nom, celui de Simone Galpin (1913-1973), et précise que le modèle finalement réalisé suit les plans de cette dernière.

Deux femmes, donc, dans un atelier d'architecture dont on retient d'ordinaire un seul nom, et un objet dont la paternité se partage — comme souvent lorsqu'une agence travaille en série. L'atelier Le Corbusier, actif de 1925 à 1965, et l'ATBAT, l'Atelier des bâtisseurs fondé en 1945, sont d'ailleurs crédités conjointement dans les notices de collection, aux côtés des deux conceptrices. La fabrication, elle, fut confiée à une menuiserie corse, les Menuiseries modernes Charles Barberis, selon la notice du Museum of Modern Art.

De la série au musée, puis au monument

Le destin muséal de ce meuble s'est joué tard et par petites quantités. Le Musée des Arts décoratifs en achète un exemplaire en 2008. Le Museum of Modern Art en conserve un, don d'Andrea Woodner, dont la fiche indique les dimensions précises : 223,5 par 268 par 182,9 centimètres. Le Los Angeles County Museum of Art acquiert le sien en 2019, par la générosité de son Collectors Committee, et souligne alors deux choses : très peu de ces cuisines sont passées en vente, et le musée californien est l'un des deux seuls établissements américains à en posséder une.

Le plus remarquable reste pourtant à Marseille. L'Unité d'habitation est protégée par étapes successives : un classement du 20 juin 1986 pour l'édifice — façades, terrasse et aménagements, portique, hall d'entrée, espaces de circulation et leurs équipements, ainsi que l'appartement de visite n° 643 —, puis un classement du 12 octobre 1995 portant sur l'appartement n° 50, et dont l'arrêté précise qu'il inclut l'ensemble des éléments conçus pour la cuisine. Un arrêté du 19 décembre 2023 est venu compléter cette protection en classant le parc. Autrement dit, depuis 1995, une cuisine de série de 1952 est en France un monument historique, au même titre qu'une façade ou un escalier d'honneur. En 2016, l'immeuble est par ailleurs entré au patrimoine mondial avec les seize autres sites de « L'Œuvre architecturale de Le Corbusier », répartis dans sept pays.

L'appartement n° 50, un intérieur que l'on continue d'habiter

L'appartement n° 50 n'est pas un décor reconstitué. Ce logement de 98 mètres carrés, dont l'escalier et plusieurs éléments métalliques sont attribués à Jean Prouvé, fut occupé de 1952 à 2000 par une enseignante, Lilette Ripert, dont les réunions amicales ont donné son esprit à ce qui s'y pratique aujourd'hui. Restauré dans son état d'origine par son propriétaire, le collectionneur Jean-Marc Drut, il est devenu depuis 2008 une résidence de design : chaque édition confie l'appartement à un créateur, qui y installe son propre regard avant une ouverture au public l'été.

La liste des invités est un sommaire du design européen des vingt dernières années : Jasper Morrison en 2008, Ronan et Erwan Bouroullec, Konstantin Grcic, Pierre Charpin en 2014, les étudiants de l'ÉCAL, Alessandro Mendini en 2016, Normal Studio en 2018. Après six années d'interruption, le programme a repris en 2024 avec le duo Marie & Alexandre — Marie Cornil et Alexandre Willaume —, dont l'installation est restée visible jusqu'au 15 août 2024 avant d'être présentée à Paris.

Ce va-et-vient entre un meuble figé par un arrêté de classement et des créateurs invités à s'y confronter dit quelque chose de juste sur le patrimoine du vingtième siècle : on le conserve d'autant mieux qu'on continue de s'en servir. La cuisine de 1952 impose ses contraintes — sa largeur, ses portes coulissantes, son bar — et chaque designer doit composer avec elles, exactement comme les familles qui s'y sont succédé.

C'est aussi ce qui rend ces intérieurs si durables : un plan juste, des matériaux lisibles, et un rapport à la pièce de vie que soixante-dix ans n'ont pas démenti. Les propriétés que présente 1894 Property se jugent souvent à cette même qualité d'usage, bien avant leurs mètres carrés.

Sources : Musée des Arts décoratifs, Paris, notice « Cuisine-bar de l'Unité d'habitation de la Cité radieuse de Marseille, cuisine atelier Le Corbusier, type 1 » ; Museum of Modern Art, New York, notice « Kitchen from the Unité d'Habitation, Marseille, France » ; Los Angeles County Museum of Art, Unframed, « New Acquisition: Charlotte Perriand's Kitchen for an apartment in Le Corbusier's Unité d'Habitation » ; Ministère de la Culture, Plateforme ouverte du patrimoine, notice Mérimée PA00081373, Unité d'habitation Le Corbusier dite Cité radieuse ; UNESCO, Centre du patrimoine mondial, « L'Œuvre architecturale de Le Corbusier, une contribution exceptionnelle au Mouvement Moderne » ; Dezeen, « Marie & Alexandre takes over Appartement N°50 at Le Corbusier's Cité Radieuse ».

— Photo : Tim Ziegelbaum / Unsplash